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Les cursus scolaires arabes entre réforme et politique

Kassam Maadi
30 juillet 2017
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Les cursus scolaires arabes entre réforme et politique
Plus que les livres, ce sont les professeurs qui feront la différence.

Lors de son voyage en Égypte, le pape François a rencontré le grand imam d’Al-Azhar, Ahmed el-Tayeb. Si la rencontre est riche en symboles, rien ne changera dans les relations entre musulmans et chrétiens au Proche-Orient si l’éducation des enfants ne change pas. Des efforts sont faits dans plusieurs pays arabes pour une nouvelle éducation à l’islam.
Non sans difficulté.


Abdallah Ahmad, 11 ans, élève de 5e à Kufr Esheikh en Égypte n’étudiera plus les guerres de Saladin contre les Croisés, et Talal, 9 ans, Jordanien, ne verra plus, dans son manuel de langue arabe, l’illustration d’une mère voilée mangeant avec ses enfants à la maison”. Ainsi présentait en décembre 2016 le journal égyptien Al Itihad la vague des réformes, presque simultanées en plusieurs pays arabes, des manuels scolaires, avant d’annoncer que ces réformes étaient motivées par des pressions venant “d’au-delà des frontières”, entendez des pays occidentaux.
Dès 2014 Daech est considéré comme extrémiste aussi dans son enseignement scolaire.
Il fallait donc réagir au plus vite en révisant les contenus éducatifs. En mars 2016 la Fédération des enseignants arabes a tenu au Caire sa 19e conférence sur le thème principal de “l’évolution des cursus scolaires”. Les participants ont suggéré “d’éliminer tout extrémisme dans les programmes” et les réformes ont vu le jour dès les mois suivants.

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L’origine des critiques

En 2015 l’enseignante et chercheuse jordanienne Dalal Salameh a publié un rapport sur “l’influence de Daech dans les cursus scolaires jordaniens et arabes”, ce qui a ranimé le débat. Le rapport pointait du doigt les leçons de langue arabe et d’éducation islamique, où les élèves apprenaient que “le Coran est la seule écriture que Dieu a préservée de toute altération – ou que – le musulman ne doit pas agresser d’autres musulmans (uniquement) – ou encore que – la tolérance c’est d’accepter les différences de sexe, couleur, lieu d’origine, goûts, langue sans mentionner la différence de religion.” Des résultats se sont déjà fait sentir en 2016, notamment au Maroc, où le ministère de l’Éducation nationale a introduit une réforme massive de 145 manuels, notamment ceux d’éducation islamique. En Égypte également, 40 % du contenu des manuels d’éducation islamique pour les classes primaires a connu des changements ou des réductions, touchant particulièrement l’histoire des conquêtes islamiques.

La réforme des programmes n’est pas une nouveauté pour le monde arabe. Dans les années suivant les attaques du 11 septembre 2001, l’Arabie Saoudite, a été le premier pays arabe à subir des pressions politiques américaines concernant son éducation. Les pressions avaient mené le Royaume à opérer des réformes sans précédent sur ses manuels qui n’avaient pas changé, pour la plupart, depuis les années 1950. Les bouleversements issus des printemps arabes ont obligé d’autres pays à réviser leurs matériels éducatifs. Pourtant cette fois-ci, les réformes ainsi que le débat qu’elles soulèvent sont beaucoup plus profonds et radicaux.

 

 

L’identité au centre

En décembre 2015, la Jordanie a accueilli une conférence intitulée “le cursus scolaire comme instrument de lutte contre l’extrémisme”, qui a donné un exemple clair de l’ampleur de l’affaire. Durant cinq sessions les conférenciers ont discuté les cursus scolaires du Maghreb, de l’Égypte et du Soudan, des pays du Levant et du Golfe. L’intervention la plus remarquée fut celle de Douqan Ebeidat, écrivain et enseignant jordanien, qui a démontré, en citant pages et paragraphes, comment certains manuels arabes transmettent des idées extrémistes. Les représentants du ministère jordanien de l’Éducation ont répondu que les critiques d’Ebeidat étaient sélectives. Un intervenant a défendu ces cursus en faisant valoir qu’ils enseignent un islam modéré, éloigné de tout particularisme. Cela a surpris ses auditeurs car il s’était par ailleurs présenté comme membre d’un parti islamiste d’opposition. Or habituellement islamistes et gouvernement sont rarement d’accord. Le Libanais Ali Khalifa a expliqué cette rare coïncidence en décrivant le système éducatif de son pays : “le gouvernement a abandonné aux autorités religieuses des communautés le domaine de l’éducation. Leur point commun est l’enseignement de l’obéissance et la soumission”. Le Palestinien Ayman Ghabairyeh a renchéri : “le système politique veut consacrer une identité englobante et stable, ce qui rejoint la fonction des écoles. Les mouvements sociaux, eux, veulent du changement, et cela demande une critique de la doxa officielle sur l’éducation, ce qui alarme les religieux, qui veulent une stabilité dans l’identité religieuse aussi”.

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Mais la dimension politique dans l’éducation va encore plus loin. En Égypte, où les cursus ont connu des changements plus radicaux, supprimant des paragraphes entiers sur l’histoire islamique et les califats, le gouvernement a annoncé une “stratégie de sécurité intellectuelle” qui concerne principalement l’enseignement pré-universitaire. Au même titre que les modifications sur les thèmes religieux, le ministère de l’Éducation a modifié l’histoire récente des printemps arabes, en supprimant la quasi-totalité des leçons sur la révolution de 2011. Kamal Mughith, expert égyptien au Centre National des Recherches de l’Éducation, a expliqué dans une interview à Al Jazeera que “les cursus scolaires en Égypte ont toujours été au service du pouvoir, ce qui a permis aux politiques d’avancer leurs projets idéologiques dans l’éducation” soulignant que cela “inclut les frères musulmans et le gouvernement actuel” du président Sissi, hostile aux islamistes.

 

 

Le manuel invisible

Néanmoins, les réformes des programmes ont provoqué des critiques aussi sur le plan pratique. En Jordanie, après que des réformes ont été faites en 2016, la “campagne pour la défense des cursus scolaires” a déclaré qu’il ne s’agissait pas de vraies réformes, mais simplement d’une “élimination de la religiosité”. Les critiques soulignaient pour preuve le changement des illustrations des femmes voilées pour des femmes sans voile, ou des suppressions de citations du Coran”.
Jamal Abul Rub, enseignant palestinien de langue arabe et chercheur en islamologie, met l’accent sur cet aspect des réformes : “la suppression du caractère religieux n’est pas une solution, car le besoin de réforme ne concerne pas que les textes. Il y a ce qu’on appelle le “manuel invisible” dont le premier élément est l’enseignant. C’est à lui de présenter les éléments religieux d’une façon appropriée”. Hossam Awad, journaliste spécialisé en éducation souligne le besoin “d’une révision intégrale de l’identité que l’on veut transmettre aux élèves. Les enseignants doivent la maîtriser et donc mieux présenter les textes”. Présenter les textes, selon Jamal Abul Rub signifie savoir “les confronter. Quand un verset du Coran parle de la solidarité entre musulmans, par exemple, l’enseignant doit le mettre en rapport avec un autre verset qui enseigne le respect des différences. Quand un texte d’histoire parle des leaders musulmans, il faut savoir donner des références des figures chrétiennes et de leurs œuvres”. Une tâche qui doit se faire selon Jamal Abul Rub “indépendamment des conflits politiques sur les textes. C’est possible et c’est nécessaire ; réformer les livres c’est important, conclut-il, mais il faut donner plus d’importance à la formation des maîtres”. ♦


Les chrétiens dans les manuels scolaires

En février 2015, lors d’un atelier, en Jordanie, dédié à “élaborer une stratégie pour combattre l’extrémisme” le père Hanna Kildani, du patriarcat latin de Jérusalem, a expliqué que “l’histoire chrétienne des pays arabes où les chrétiens sont présents est largement absente. Notamment l’histoire des royaumes arabes chrétiens, comme les Nabatéens où les Ghassanides”. En 2015, dans son rapport sur le “daéchisme” dans les cursus, Dalal Salameh signalait qu’il n’y avait qu’une seule image d’Église dans les manuel jordaniens. Le représentant du ministère de l’Éducation, Mohammad Dunibat, a affirmé que le ministère tiendra compte de ce point dans les réformes encore à venir. En Irak, le Conseil Irakien pour le Dialogue Inter-religieux a présenté au président de la république Fouad Maasoum en 2016, une proposition de réforme du système d’éducation, incluant l’enseignement de valeurs communes. En 2014, le conseil épiscopal du Liban, avec les conseils supérieurs des communautés chiite, sunnite et druze ont lancé en commun un “Manuel islamo-chrétien pour le renforcement de la vie ensemble”. Le manuel a été distribué et présenté aux enseignants des écoles pour qu’ils l’utilisent en cours de religion.

Dernière mise à jour: 24/01/2024 11:03

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