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Marie-Madeleine, la sainte apôtre de la Provence

Cécile Lemoine
30 juillet 2023
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Procession avec les reliques de Sainte Marie-Madeleine ©Daniel Sénéjoux

Qu’est devenue Marie-Madeleine après l’Ascension de Jésus ? Si la tradition orientale l’amène à Éphèse, les Provençaux croient mordicus que c’est dans le sud de la France que la sainte a débarqué avant d’évangéliser la région. Récit, décryptage et hypothèse avec un passionné… provençal !


Une fois n’est pas coutume, Terre Sainte Magazine change de rive de la Méditerranée et met le cap sur la Provence. Enracinée dans le territoire, une tradition aussi provençale que la lavande, les marchés et la cuisine, a imaginé le destin d’une Marie-Madeleine accostant aux Saintes-Maries-de-la-Mer, après avoir traversé la « mer au milieu des terres » sur un radeau de fortune.

Elle aurait alors évangélisé la Provence, avant de finir sa vie en ermite, dans une grotte du massif de la Sainte-Baume. La relique de son chef est exposée dans la basilique Sainte-Marie-Madeleine, à Saint-Maximin dans le Var. Une fierté pour les Provençaux, qui ont fait de ce lieu le troisième tombeau de la chrétienté, après Jérusalem et Rome.

Daniel Sénéjoux collecte depuis des années des indices convergents pour expliquer ce voyage en Occident. À la rédaction de Terre Sainte Magazine, on connaît ce Provençal et sa passion pour Marie-Madeleine depuis au moins 10 ans. Administrateur de plusieurs associations dont la sainte est la figure de proue, il est aussi ami avec le père Florian Racine, recteur de la basilique Sainte-Marie-Madeleine à Saint-Maximin, et accompagne régulièrement des pèlerinages en Terre Sainte.

Alors quand l’idée d’un dossier sur le sujet est devenue réalité, nous avons sollicité ses connaissances. Ce sont de longs courriels qui nous sont parvenus, truffés de détails et de “précisions”, agrémentés de post-scriptum et parfois de post-post-scriptum. Un récit fragmenté, mais aussi documenté qu’un livre d’histoire. Nous en avons reconstitué le fil.

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Qu’a vécu Marie-Madeleine après l’Ascension de Jésus ? Plusieurs thèses s’affrontent lorsqu’il s’agit de relater le destin de l’apôtre des apôtres. Si la tradition orientale l’installe à Éphèse, en actuelle Turquie, où elle se serait retirée avec la Vierge Marie avant de mourir, la tradition occidentale, qui germe entre le IXe et le Xe siècle, conduit la sainte dans le sud de la France. Le manuscrit Vita eremitica beatae Mariae Magdalenae (IXe siècle), le récit Vie de sainte Marie-Madeleine et de sainte Marthe sa sœur de Raban Maur, archevêque de Mayence (847) et plus tard, la Légende dorée du dominicain italien Jacques de Voragine (XIIIe siècle), contribuent à populariser cette ˝Tradition de Provence˝, qui voit dans Marie-Madeleine, une femme unique : ˝Une femme riche et de bonne société qui a une résidence à Magdala et est originaire de Béthanie. Les Provençaux s’en tiennent à la doctrine du pape Grégoire le Grand : une femme repentie (et pardonnée) qui suivit Jésus et la petite troupe apostolique jusqu’au Calvaire et vit, la première, le Christ ressuscité au matin de Pâques˝, résume Daniel Sénéjoux.

↑ Chemin de pèlerinage Grâce à des marcheurs de Provence, un itinéraire est proposé en bord de Méditerranée sur les traces des évangélisateurs du pays.

 

Des liens avec des soldats romains

D’après la tradition, Marie-Madeleine quitte la Terre Sainte en compagnie de sa sœur Marthe, de son frère Lazare, de Marie-Jacobé et Marie-Salomé (les mères des deux apôtres Jacques) et de Sidoine l’aveugle-né. Une petite expédition menée par Maximin. Le groupe qui entoure Lazare craint la fureur des juifs de Jérusalem. Embarqués sur un frêle esquif, sans voile, ni gouvernail, ils traversent miraculeusement la Méditerranée et débarquent en Camargue, aux Saintes-Maries-de-la-Mer vers 43 ap. J.-C.
Pour Daniel Sénéjoux, l’arrivée dans le sud de la France n’a rien à voir avec la Providence. ˝Le bateau allait à Arles. C’était un port romain d’importance au Ier siècle, et le futur village des Saintes-Maries en constituait l’avant-port. Des recherches sous-marines récentes en ont révélé les jetées englouties ainsi que les épaves d’une trentaine de navires naufragés.˝
La région était aussi connue pour servir de bastion de recrutement aux légions romaines stationnées en Syrie et en Palestine. Une colonie romaine accueillait les vétérans à leur retour d’Orient. “Les Romains qu’a pu connaître Jésus étaient en réalité des Gaulois. L’Évangile est plein d’anecdotes semblant montrer la sympathie de certains soldats romains pour le Christ˝, note le passionné avant de conjecturer : “Des liens auraient pu s’instaurer avec les apôtres, lesquels auraient pu chercher à les retrouver lors des troubles qui ont suivi la Pentecôte. Parmi les femmes du groupe, certaines avaient fréquenté la cour d’Hérode (Jeanne femme de Chousa intendant d’Hérode, et sans doute
Marie-Madeleine, ancienne courtisane, dit-on). Peut-être connaissaient-elles certaines patriciennes de l’entourage de Pilate, voire Claudia elle-même, sympathisante notoire de Jésus, prétendent les orthodoxes.

↘ Érémitisme Le paysage de la Sainte-Baume invite à l’isolement d’une vie austère. On peut y situer des ermites, religieux ou non.

Obtenir des sauf-conduits pour embarquer vers l’Occident n’aurait alors été qu’un jeu d’enfant.”
Une fois arrivé en Provence, le petit groupe se sépare. Marthe serait partie prêcher en Avignon puis à Tarascon, tandis que Maximin s’installait à Aix dont il devient le premier évêque. Lazare et Marie-Madeleine prennent quant à eux la direction de Marseille. “La tradition dit que Marie-Madeleine y prêchait sous le portique du temple d’Artémis, et que son frère serait devenu le premier évêque de la cité phocéenne. Tout le monde parlant le grec, la famille aurait pu se fondre facilement dans la population marseillaise”, explique Daniel Sénéjoux.

“Écouter la tradition”

Après un temps de prédication à Marseille, Marie-Madeleine aurait remonté l’Huveaune jusqu’à la Sainte-Baume, où la rivière prend sa source. ˝Un endroit magique, une forêt sacrée que les Marseillais fréquentaient depuis la nuit des temps”, souligne Daniel Sénéjoux. Elle aurait passé les 30 dernières années de sa vie en ermite dans une grotte de ce massif provençal. On raconte que les anges la portent plus près du ciel sept fois par jour. La petite chapelle du Saint-Pilon a été construite en haut du massif pour commémorer ce miracle.
Un jour qu’elle se sent mourir, Marie-Madeleine descend dans la plaine retrouver Maximin qui lui donne la communion avant de l’ensevelir à la Villa-Latta, petite bourgade gallo-romaine qui prend le nom de Saint-Maximin à la mort de celui-ci. Dans les années 710, les reliques sont cachées pour les protéger des attaques des Sarrasins.

→ Reliquaire Le crâne de Marie-Madeleine repose dans un impressionnant reliquaire en or, dans la crypte de la Basilique de Saint- Maximin-la-Sainte-Baume, au-dessus de son tombeau.

 

Malgré la légende, Marie-Madeleine n’a fait l’objet d’une attention particulière en Provence qu’à la découverte de ses reliques, lors des fouilles du sous-sol de l’église Saint-Maximin, commandées par le comte Charles d’Anjou en 1279. Un mausolée familial du IVe siècle contenant quatre sarcophages en marbre est mis au jour. Ils seront directement attribués aux saints Marie-Madeleine, Maximin et Sidoine. Le pape Boniface VIII authentifie les reliques, fait construire une basilique, un couvent, et en confie la garde aux dominicains.
Il ne reste des reliques de la sainte, éparpillées au moment de la Révolution, que son crâne, aujourd’hui exposé dans la crypte de la basilique de Saint-Maximin et un fémur que possède La Madeleine à Paris. En 2017, à la demande du diocèse de Fréjus-Toulon, un anthropologue et un portraitiste judiciaire effectuent une reconstitution faciale à partir d’une modélisation 3D du crâne. Le résultat ? Une femme au nez pointu, aux pommettes rehaussées, aux cheveux sombres et aux traits méditerranéens…
˝Marie-Madeleine est-elle réellement venue en Provence ? Nul ne pourra jamais le prouver. Les Provençaux y croient dur comme fer, reconnaît Daniel Sénéjoux. Je crois pour ma part à la venue de la Bonne Nouvelle par la mer, au Ier siècle, peut-être même avant l’arrivée de saint Pierre à Rome.˝ Un peu plus loin, dans un post-post-scriptum, le passionné ajoute : ˝Je me méfie des historiens et des savants, qui exigent toujours des preuves ˝écrites˝. L’Histoire est souvent influencée par la politique. Au contraire, la Tradition est la transmission de faits passés par des pères à leurs enfants ; elle est parfois déformée ou enjolivée au fil du temps, mais elle ne cherche jamais à tromper. On devrait toujours contrôler l’Histoire par la Tradition. En tout cas, on doit toujours écouter la Tradition˝.♦


Sur les pas de Marie-Madeleine

Relier les Saintes-Maries de la Mer à Saint-Maximin, en passant par Marseille et la Grotte de la Sainte-Baume, peut désormais se faire à pied. Ce nouveau chemin de pèlerinage, inauguré au printemps 2022, est long de 222 km et composé de 10 étapes, sur les pas de “la Madeleine”. L’association à l’origine de sa création – et dont Daniel Sénéjoux est administrateur – travaille à intégrer l’itinéraire dans le réseau des ˝Chemins de Saint-Jacques˝.

Toutes les informations sont disponibles en ligne : provence-alpes-cotedazur.com/que-faire/activites-nature/itineraire-marie-madeleine/


Un lecteur, cet article

Cet article est un hommage aux lecteurs de Terre Sainte Magazine. À ces passionnés qui nous envoient des messages et nous plongent dans les méandres de leurs savoirs encyclopédiques, avec pour seul but de partager généreusement un bout de ce qui nous relie tous, l’amour de la Terre Sainte et de ses personnages. Daniel Sénéjoux est l’un d’entre eux. Son domaine d’expertise ? Marie-Madeleine et la “Tradition de Provence”.

Dernière mise à jour: 21/05/2024 14:15

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