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Hanadi Younan: « L’Église devrait élever ses enfants avec l’amour de leur terre »

Cécile Lemoine
15 mai 2022
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Hanadi Younan, dans son bureau de l'Université de Bethléem ©Cécile Lemoine/TSM

Doyen des Arts à l'Université de Bethléem, Hanadi, 58 ans, est catholique de rite latin. Elle estime que son Église ne se sent pas assez concernée par ce qui la préoccupe aujourd'hui : "cette douleur nationale palestinienne".


Diriez-vous que vous êtes impliquée dans l’Eglise ?

J’ai grandi dans une famille très active dans l’Église, qui m’a poussé à m’impliquer. Aujourd’hui, j’ai pris un peu plus mes distances. Ma famille m’a montré comment croire. Ma grand-mère avait l’habitude de m’emmener chaque vendredi sur le chemin de croix. Toutes les familles ne sont pas comme ça. C’est ce qui me préoccupe. En grandissant dans une famille engagée, on devient très attaché à sa foi. Quand j’étais jeune, j’ai fait partie de la chorale de Terre Sainte, où j’ai servi jusqu’à l’âge de 22 ans. J’ai aussi eu beaucoup de chance car j’avais des professeurs à l’école, comme les pères Rafik Khoury et George Sabbah, qui ont connecté ma foi à la terre, aux lieux, aux rues, pour en faire une partie de mon identité. Lorsque ma foi est liée à qui je suis et d’où je viens, elle devient vivante. Elle n’est pas séparée de ma vie quotidienne, elle en fait partie. Je ne réserve pas mes temps de prière à la messe du dimanche. Mon travail, ma famille, mon enseignement… Tout cela est ma prière. Aujourd’hui, ce que les jeunes apprennent à l’école, c’est comment séparer leur foi du reste de leur vie. La foi devient une coquille vide. 

Avez-vous l’impression que l’Eglise s’adresse à vous ?

Je pense que je parle plus à l’Eglise que l’Eglise ne me parle. L’une des principales difficultés en Terre Sainte est que les chefs religieux ne s’impliquent pas dans la vie et les préoccupations des gens. Je me suis sentie proche et partie intégrante de l’Eglise de Terre Sainte du temps du patriarche Michel Sabbah.  Il a su être la voix de la paix et de la justice. Ses paroles prophétiques et son insistance à relier la paix à la justice sont devenues la concrétisation de l’enseignement de l’Eglise. Cela nous a rapproché d’elle. Je comprends que l’institution, pour de nombreuses raisons, essaie autant que possible d’éviter la politique. Mais la frontière est mince entre l’évitement et la défense de la vérité et de la justice.

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Aujourd’hui, l’Église ne me parle plus de cette manière. Je m’en sens toujours membre, je suis toujours croyante et j’aime être catholique. Mais je ne sens pas mon Église concernée par les choses qui me préoccupent aujourd’hui : cette douleur nationale palestinienne. De plus, pendant très longtemps, on a appris aux chrétiens à recevoir et non à donner. Ils attendent tout de l’Église : une maison, un travail, une école pour leurs enfants, etc. Nous devons briser ce cycle de la mentalité de charité. Je comprends que les Franciscains, qui vivent de la charité, doivent faire preuve d’efficacité.  J’apprécie tout ce qu’ils ont fait pour aider les gens à survivre dans ce pays. Mais, il doit y avoir un changement dans la relation.  L’Église et le peuple doivent devenir des partenaires pour le bien commun. 

En tant que femme, sentez-vous que vous avez votre place dans cette Église ?

Même si les responsables religieux sont des hommes, les femmes ont traditionnellement été les moteurs de l’Eglise. Malheureusement, le plus souvent, elles ne sont pas reconnues comme telles. Les hommes et les femmes de l’Église doivent être traités et reconnus de manière égale. Si nous impliquons davantage de femmes laïques dans l’Église, cela adoucira son image. 

Sentez-vous une volonté de changement dans l’Église de Terre Sainte ?

Je n’ai pas encore été témoin de quelque chose de tangible, mais je sais qu’il y a des personnes qui essaient d’apporter un changement. Mais ils ne travaillent pas encore ensemble. Certains d’entre eux font un travail extraordinaire avec les jeunes, ce qui est formidable car ils représentent l’avenir. Les personnes de l’ancienne génération sont figées dans leurs habitudes, il est difficile de les changer.

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Mais si on peut atteindre la génération qui grandit en ce moment, et l’aider à se trouver, il y aura un avenir pour les chrétiens ici. Le processus sera long, mais il doit commencer quelque part et maintenant. Cela m’effraie de penser que d’ici les deux prochaines décennies, il n’y aura peut-être plus de communautés chrétiennes sérieuses en Terre Sainte.

Est-ce que quelque chose vous dérange dans le fonctionnement de cette Église ?

Il y a ce mur, entre le clergé et les laïcs. Un mur invisible, mais bien présent. Il est vital que l’Eglise repense ce qu’être prêtre veut dire : comment cette figure spirituelle et morale doit se comporter et parler.

Est-il possible d’abattre ce mur ?

Nous pouvons l’infiltrer. Il sera difficile à briser, car il n’est pas tangible et parfois même, pas encore reconnu. Une fois que nous l’aurons vu, des deux côtés, il deviendra possible de le casser. Je souhaite que le processus synodal conduise à un changement dans la manière d’éduquer les curés. Beaucoup d’entre eux sont considérés comme arrogants et ivres de pouvoir. Cela fait fuir les gens des églises. Ils doivent travailler sur l’humilité, la volonté d’écouter plus que de parler, ne pas supposer qu’ils savent tout. Si nous ne brisons pas ce mur, les Lieux saints seront là, ainsi que les communautés qui en prennent soin. Mais les gens, les “pierres vivantes”, ne seront plus là. Le système pousse dans ce sens. Une grande partie de la classe moyenne, y compris parmi les musulmans, est prête à partir. Ça me fait peur. Qui restera-t-il ici, à part ceux qui ne peuvent pas partir, les non éduqués, les fanatiques… ? Sans les gens entre les deux, il n’y a pas d’avenir.

Avez-vous déjà envisagé de partir ?

Je suis déjà partie. Aux États-Unis. Mais je suis revenue. Mon fils n’avait que 3 ans mais il devenait déjà trop américain. Nous pensions qu’il devait grandir en sachant qui il était. J’avais une bonne vie. Mais ce rêve américain était vide sans ma terre et ma famille élargie. Mes enfants sont maintenant à l’étranger, ils étudient. Beaucoup de choses pourraient les faire partir pour de bon, surtout s’ils ne trouvent pas de travail ici. Je croise donc les doigts et je fais en sorte qu’ils restent connectés à la famille et à cette terre. 

L’Église a-t-elle un rôle à jouer dans la création de ce lien avec la terre ?

Oui. Elle doit être plus prophétique dans ses déclarations et toujours appeler à la justice, pas seulement à la paix. Nous entendons beaucoup de : « Nous devons être en paix avec nos ennemis ». D’accord, très bien. Mais cela ne nous rapproche pas de l’ennemi. L’église doit élever ses enfants avec l’amour de la terre. Mes enfants sont allés dans une école baptiste américaine. Mais ils sont restés catholiques, non pas à cause du catéchisme, mais par leurs actions et leur implication au sein de l’église : dans la chorale, l’école de musique… C’est ce qui manque aujourd’hui.  Je suis heureuse que le curé de Jérusalem ait relancé les scouts catholiques.  C’est un pas dans la bonne direction.  Il a pu le faire parce qu’il s’est associé à des laïcs qui sont prêts à y consacrer du temps et des efforts. 

Avez-vous un rêve pour cette Église ?

J’ai l’espoir qu’un jour les portes de cette église ne seront pas à moitié fermées, mais complètement ouvertes. C’est ce mur de verre invisible qui les garde dans cet état. Et le verre est froid.  Une fois le mur enlevé, l’Eglise redeviendra ce qu’elle était censée être : celle du peuple, avec le peuple et pour le peuple.

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