Actualité et archéologie du Moyen-Orient et du monde de la Bible

Le corps en pèlerinage au Moyen-âge

Camille Rouxpetel, École française de Rome
8 juillet 2020
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Même quand on ne peut accéder au lieu saint, le cœur du pèlerin le pousse à se rapprocher au plus près et à toucher ce qui peut l’être. Ici, durant la fermeture du Saint-Sépulcre du fait de la pandémie, un pèlerin éthiopien se tient à la porte close de la basilique de la Résurrection.© Olivier Fitoussi/Flash90

Plus que tout autre lieu de pèlerinage au monde, la Terre Sainte induit un rapport charnel aux lieux visités. Camille Rouxpetel nous montre comment les pèlerins du Moyen Âge (XIIIe-XIVe siècle), n’hésitent pas à unir la démarche spirituelle et sensorielle pour vivre une contraction de l’espace-temps et se retrouver au plus près de Jésus sur la terre qu’il a élue. Est-ce si différent aujourd’hui ?


En surplomb de la vallée de Josaphat se trouve le mont des Oliviers qui est directement en regard de la cité de Jérusalem, située de l’autre côté de la vallée de Josaphat, et est également directement en regard du Templum Salomonis [Temple de Salomon, nom donné à la mosquée Al-Aqsa par les premiers Croisés] et de la Porte dorée de la cité. Sur ce mont très saint se trouve une église extrêmement belle surmontée d’une voûte qui se trouve au milieu de l’église et est percée d’un passage rond extrêmement grand. C’est
depuis ce lieu que Dieu est monté au ciel sous les yeux de ses disciples. Je m’y suis rendu plusieurs fois et j’ai emporté un peu de la pierre où le Christ se tenait lorsqu’il est monté au ciel.”

Ainsi raconte Jacques de Vérone en 1335 son passage au sommet du mont des Oliviers. Si emporter un peu de pierre est peu conseillée aux pèlerins d’aujourd’hui (!), dans des lieux où la notion de patrimoine le dispute à la sainteté, elle dit avec éloquence le rapport construit par les pèlerins médiévaux à la terre de l’Incarnation.

 

J’ai emporté un peu de la pierre où le Christ se tenait lorsqu’il est monté au ciel.

 

Celui-ci passe par le recours aux sens pour appréhender l’environnement spatial et humain. L’adoration du pèlerin, depuis les premiers siècles, se traduit en effet par la contemplation des reliques de la vie terrestre du Christ comme par leur toucher : “Me remémorant que j’étais indigne de voir de mes yeux, fouler de mes pieds, toucher de mes mains, découvrir avec tout mon corps un trésor si précieux, mais assuré de la bonté divine, car comme l’a dit le prophète David : Approchez-vous de lui et vous serez éclairés. Je me suis approché, j’ai vu, j’ai touché et j’ai noté”, écrit encore Jacques de Vérone à son entrée au Saint-Sépulcre. Au Caire le franciscain Niccolò da Poggibonsi décrit d’une manière beaucoup plus directe et impressionnante son rapport aux reliques : “Et j’ai tenu dans mes bras le corps précieux de saint Martin”. Tous insistent sur ces deux aspects, voir et toucher, et ont un contact direct, dès que possible, avec les reliques du Christ ou des saints.

Les franciscains ont joué, au Moyen-Âge et jusqu’à aujourd’hui, un grand rôle dans l’incarnation du pèlerinage. Ici à l’Ascension 2020, un frère mineur est à genoux et touche le rocher vénéré par les pèlerins.©Giovanni Malaspina/CTS

 

Que cela traduit-il ? Il s’agit moins ici pour les pèlerins de corroborer une croyance que d’ancrer leur foi dans les traces tangibles de l’Incarnation. C’est précisément à leur recherche que partent les pèlerins qui embarquent pour la Palestine. Ils construisent alors un rapport particulier à la terre que foulent leurs pieds et qu’ils considèrent comme la “Terre sainte”, pris dans une tension constante entre réminiscences évangéliques et présent du pèlerinage.

Se rendre en Terre Sainte revient à aller à la rencontre des temps évangéliques. Cette expérience originale de l’espace-temps se traduit par une piété qui se manifeste en un rapport direct aux traces de l’Incarnation, les reliques. Le corps, celui des pèlerins comme celui du Christ, sous la forme d’adverbes corporaliter ou d’adjectifs corporalis, revient fréquemment sous la plume des pèlerins au tournant des XIIIe et XIVe siècles, qui expriment ainsi l’expérience corporelle, charnelle que constitue pour eux le pèlerinage.

 

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Le pèlerin de la fin du XIIe siècle, Théodoric, utilise le même adjectif corporalis pour rendre compte de l’Incarnation, présence corporelle du Christ sur terre, et pour définir le pèlerinage en Terre Sainte, présence corporelle des chrétiens sur les lieux de l’Incarnation. Il opère un parallèle entre l’Incarnation et le pèlerinage, par l’intermédiaire du corps – Corps du Christ, corps de l’homme – et de la Terre – sanctifiée par l’Incarnation. Un siècle plus tard le missionnaire dominicain Riccoldo da Monte Croce explique ainsi les raisons de son départ : “Je me mis en route et traversai la mer pour voir avec mon corps corporaliter les lieux que le Christ a parcourus avec son corps corporaliter.”

Les ordres mendiants ont alors définitivement infléchi la signification de la pérégrination réelle, sous forme de pèlerinage ou de mission, qui devient le prolongement d’une pérégrination interne, imitant celle du Christ. C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre la description des pèlerins en Terre Sainte par le dominicain Burchard du Mont-Sion à la fin du XIIIe siècle. Elle dit avec éloquence une piété qui se définit comme l’extériorisation d’un ressenti spirituel : “[Suffit-il de dire que] parcourant en tous sens chaque lieu, ils embrassent la terre dans un élan plein de force, vénèrent les lieux dans lesquels ils ont entendu que Jésus, plein de bonté, s’était assis, était demeuré ou avait accompli quelque œuvre ? Tantôt frappant leur poitrine, tantôt pleurant, tantôt gémissant, tantôt soupirant, par le geste de leur corps et de leur dévotion, qu’ils montrent ostensiblement, conformément à ce qu’ils ont indubitablement en eux, ils tirent même des larmes à la plus grande partie des Sarrasins.”

Notons au passage que ces mêmes manifestations pieuses se retrouvent dans les descriptions des chrétiens orientaux lors des cérémonies qui commémorent les épisodes de la vie du Christ, qu’il s’agisse de l’Épiphanie ou de la semaine pascale, et auxquelles assistent les pèlerins venus d’Occident.

Le Jeudi saint, lors de la veillée de prière dans la basilique de l’agonie à Gethsémani, au moment où il arrive à l’autel, le custode de Terre Sainte, lance sur le rocher vénéré des pétales de roses rouge. à la fin de la célébration, les fidèles viennent embrasser le rocher et ramasser les pétales qui deviennent autant de reliques.© Nadim Asfour/CTS

Le corps du pèlerin qui voit, touche, embrasse les lieux et les traces de l’Incarnation, est aussi un instrument de connaissance et un gage de véracité. Dans son prologue Burchard du Mont-Sion expose les raisons de son départ pour la Terre Sainte. Il se rend sur les lieux de l’Incarnation afin de voir de ses propres yeux ce qu’il a d’abord imaginé. Il insiste alors sur la matérialité de son déplacement puis expose sa volonté de témoigner au profit de ceux qui ne peuvent entreprendre semblable entreprise. Cette dernière précision lui permet d’attester la véracité de son propos. Voir, toucher, embrasser les reliques signifie dans un même mouvement témoigner de sa foi et fonder son témoignage sur la réalité de son expérience.

 

Un peu de recul

Une dernière remarque s’impose ici, la croyance et le contact direct avec les reliques n’est pas pour autant synonyme de crédulité. Si la plupart des récits de pèlerinage se contentent d’énumérer les lieux selon une géographie figée aux temps évangéliques, quelques pèlerins font preuve d’esprit critique, y compris concernant les traces supposées de l’Incarnation.

Burchard du Mont-Sion explique ainsi systématiquement ce qu’il observe, lui semble inhabituel, douteux ou digne d’attention. Après avoir essuyé une averse sur le mont Gelboé, lieu de la mort de Saül et de son fils Jonathan, vaincus par les Philistins, il infirme la tradition, considérée comme une prophétie, selon laquelle il n’y pleuvait jamais en vertu du vœu du roi David. Il tente néanmoins de trouver une explication rationnelle à cette croyance et décrit l’aridité du mont, identique à celle de tous les monts d’Israël.

 

Quelques pèlerins font preuve d’esprit critique, y compris concernant les traces supposées de l’Incarnation.

 

Le dominicain ne passe pas seulement au crible de son esprit critique les traditions de l’Ancien Testament, mais aussi celles qui sont liées à la Passion. Parvenu devant la colonne de la Flagellation, il réfute la tradition attribuant au sang du Christ les traces rouges affleurant à la surface de la colonne : “Du calvaire, à vingt-quatre pieds vers l’est se trouve un certain autel, sous lequel il y a une partie d’une colonne, contre laquelle le Seigneur a été flagellé, transportée là depuis la maison de Pilate, elle est placée sous la pierre de l’autel, de telle sorte que les fidèles puissent la toucher, la voir et l’embrasser. Il y a même, sur cette pierre en porphyre noir, des taches rouges naturelles, que le commun croit teintes du sang du Christ.”

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Le dominicain Guillaume de Boldensele fait preuve du même esprit critique que Burchard lorsqu’il évoque, pour l’infirmer, la croyance populaire selon laquelle les colonnes de la chapelle de sainte Hélène au Saint-Sépulcre pleurent la mort du Christ : “Et les hommes simples disent qu’elles se lamentent et pleurent la mort du Christ, ce qui n’est pas vrai, parce que là où la nature suffit, nul besoin de recourir à un miracle”.

Si l’importance des reliques n’est pas propre au pèlerinage en Terre Sainte, non plus que la pratique de les toucher et de les embrasser, l’insistance des pèlerins sur le corps, corps du pèlerin, Corps du Christ, lui est en revanche spécifique et résonne d’une tonalité particulière sur la terre de l’Incarnation. Les lieux mêmes deviennent des reliques. En marchant dans les pas du Christ, il s’agit bien pour les pèlerins d’arrimer leur foi dans ce qui fait la singularité de la Terre Sainte, dans une religion de l’Incarnation qui se pense universelle.

Dernière mise à jour: 08/03/2024 10:39

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