Actualité et archéologie du Moyen-Orient et du monde de la Bible

Dans quel esprit faire un pèlerinage en Terre Sainte aujourd’hui ?

Marie-Armelle Beaulieu
1 janvier 2012
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Le Congrès s’est tenu au Notre Dame Center, autrefois Notre-Dame de France, où l’auditorium se prêtait à l’accueil des quelque 170 congressistes. ©MAB/CTS

Quelque 170 membres de l’Association nationale des directeurs de pèlerinages se sont réunis à Jérusalem pour penser les pèlerinages de demain dans une Terre Sainte en constante évolution.


La France a une longue tradition de pèlerinage en Terre Sainte. Sans remonter au Moyen Âge et à la période franque – contestée de nos jours – qu’il nous suffise de dire que c’est en 1806, que des pèlerinages français commencèrent de s’organiser de nouveau de façon régulière.
À partir des années 1880, et sous l’impulsion extraordinaire des Assomptionnistes, ils deviennent des pèlerinages de masse. Ainsi, en 1882, ce sont plus de mille pèlerins français qui prennent place sur les deux navires affrétés pour eux à Marseille. Quelques années plus tard les effectifs des pèlerinages assomptionnistes se stabiliseront autour de 300 personnes. Un chiffre plus raisonnable à la lecture des premiers récits (passionnants) de ces éprouvantes expéditions.
Plus près de nous, certains lecteurs ont encore en mémoire les pèlerinages de Mgr Charles, du diocèse de Paris. En 1961, ils emmenaient 450 personnes, 1 000 en 1965, pour se stabiliser à 350 jusqu’à la fin en 1990.
De nos jours, les pèlerins préfèrent des groupes plus petits. De nombreux diocèses de France organisent des pèlerinages annuels, mais aussi des paroisses, des groupes, des associations. Si bien qu’en 2011, la France se classait au 3e rang des pays en nombre de pèlerins visitant la Terre Sainte (derrière – excusez du peu – les États-Unis et la Russie).

Album photos ⇓
Pour quel pèlerinage ?

En 1954, le Ministère israélien du Commerce et de l’Industrie déclarait la venue de 39 000 touristes dans l’année. Un chiffre qui passa à 432 000 en 1968, après l’annexion de Jérusalem et des Territoires. On dépassa le million de visiteurs en 1978. En 2008, la barre des trois millions de touristes était franchie. Quelle progression ! Mais quel potentiel encore, quand on songe que les sanctuaires de Lourdes, à eux seuls, ont comptabilisé 6 094 215 pèlerins en 2010.
Avec plusieurs milliers d’entrées par jour, la visite du Saint Sépulcre s’apparente plus souvent à une épreuve qu’à un instant de grâce. Qu’est-ce que ce sera quand les chiffres auront doublé ?
Et puis qu’est-ce que faire un pèlerinage ? Si l’on en croit l’étymologie du mot est « peregrinus », pèlerin, celui qui « traverse un territoire » (per, à travers ; ager, territoire).
Lorsque l’on considère le voyage en Terre Sainte, il s’accompagne d’un dépaysement dans un pays du Proche-Orient que l’actualité place régulièrement sous ses projecteurs. Mais qu’en sait-on au juste ? Que sait-on de la foi chrétienne qu’y se vit là, depuis 2000 ans, aux sources du Salut ?

Renouveler les regards

C’est pour prendre en considération les défis que le développement des pèlerinages lui lance que l’Association nationale des directeurs de pèlerinages (ANDDP) est venue tenir à Jérusalem son soixante-quatrième congrès annuel. Une délocalisation à laquelle l’association se prête régulièrement, mais qui choisissait pour la première fois Jérusalem pour destination, alors que le soin à apporter aux pèlerinages en Terre Sainte figure spécifiquement dans ses statuts.
Un pèlerinage, c’est d’abord venir mettre ses pas dans ceux du Christ, a eu l’occasion de rappeler le congrès qui avait pris pour exergue cette phrase tirée du psaume 82,4 « Tu as aimé Seigneur cette terre ».
Comment l’aimer encore, toujours mieux, avec un regard renouvelé après 200 ans de pèlerinages français. Sommes-nous rôdés ? Mais si nous le sommes, sommes-nous prêts à nous laisser bouleverser dans nos habitudes, dans nos circuits, dans nos rencontres, dans nos perceptions d’une terre que l’on croit connaître mais qui n’en finit pas d’évoluer ?
C’était un congrès, ce fut aussi, pour les participants, une forme de pèlerinage. Pas seulement parce qu’aux matinées de réflexion succédaient des après-midi de visite, de découvertes et de célébrations mais parce que les intervenants que l’ANDDP avait sollicités ont rempli le cahier des charges qui leur avait été donné : apporter un regard neuf.
C’est le père Alain Marchadour des Assomptionnistes qui assura le fil rouge d’une session à l’autre, tandis qu’on a pu remarquer l’intérêt prononcé du patriarcat latin pour ce congrès avec la présence presque quotidienne et attentive de Mgr William Shomali, évêque auxiliaire de Jérusalem. qui intervint aussi, le tout ordonné par le père Patrick Gandoulas président de l’ANDDP et le père Nieuvarts assomptionniste, membre du comité formation.
Le pèlerin désire connaître cette terre, son histoire, non pour s’arrêter aux pierres mais s’en élancer. Sachant aussi que sur cette terre ce sont les pierres vivantes que sont les fils d’Abraham qui importent aujourd’hui. Disciples du Ressuscité, il a au cœur la vie de l’Église aujourd’hui présente sur cette terre et désire apprendre à l’aimer.
Sur cette affirmation du père Nieuvarts, les intervenants enchaînèrent pour chacun dans son domaine de compétence faire connaître la Terre Sainte qu’il vit au quotidien.

Aperçus

Avec le père Neuhaus, nous avons entendu plusieurs appels. Celui de la rencontre privilégiée avec les chrétiens du pays, puis avec les juifs mais en prenant bien en considération ce qu’ils sont ici « majoritaires » et sans oublier les musulmans dont le premier contact avec les chrétiens d’Occident a laissé des traces puisque c’était celui des Croisades. Un appel aussi à la réconciliation entre deux types de chrétiens, vivant ici en Terre Sainte mais aussi présents dans les pèlerinages : la réconciliation entre les défenseurs d’un dialogue avec le peuple juif, au nom de la Bible et au nom de l’Histoire, et ceux défenseurs de la cause palestinienne au nom de la justice et de la paix. Ces deux groupes en se réconciliant travailleront à la paix pour les deux causes qu’ils entendent soutenir.
Avec le Consul Général de France, on entra dans les subtilités de l’histoire et des négociations comme la « grande » presse ne se donne jamais le temps de le faire.
Avec les pères dominicains de l’École biblique et archéologique française, l’assistance découvrit que la bible, son texte, son histoire, sa géographie sont encore des matières à ce point vivantes qu’il faut continuellement se mettre à jour et que les dominicains travaillent à créer les outils numériques qui mettront à disposition des savoirs toujours en questionnés. La conférence du père Sigrist fut passionnante et donnera lieu à un article dans la revue dans les mois prochains.
Le père Manns de la Custodie partagea et insista sur la nécessité d’adapter nos parcours à l’actualité des découvertes historiques citant des lieux dignes d’intérêt et plus certainement bibliques dont la plupart des participants ignoraient jusqu’à l’existence. Il souligna aussi la tension entre visite aux pierres historiques (les lieux saints, les sites archéologiques) et aux pierres vivantes, les chrétiens locaux. Il n’hésita pas à provoquer l’assistance parlant parfois d’une tendance à prendre pour un lieu saint un lieu de dévotion au détriment de la culture biblique et de l’intelligence de la foi. Enfin il souhaita que les pèlerinages ne s’arrêtent pas ni en quantité ni en durée. Un pèlerin devrait garder le contact avec la Terre Sainte et avec les chrétiens de Terre Sainte.
Après que 800 ans d’histoire franciscaine en Terre Sainte aient été résumés les participants découvrirent que les sacristains dans les lieux saints c’est la partie émergée d’une mission franciscaine qui se déploie sans compter au service des chrétiens locaux.
Avec le père Bouwen, les participants eurent l’occasion de réétalonner leur perception de l’unité des chrétiens en Terre Sainte. « Je commencerai en évoquant certains guides à Jérusalem qui prennent un malin plaisir à insister sur la division des Églises de Jérusalem. » […] , «il faut distinguer diversité et division. Ce n’est pas parce que les Grecs décorent leurs lieux saints d’une manière qui ne nous plaît pas tout à fait qu’il faut parler de division. C’est leur façon de faire, de prier, de décorer leurs églises. Ce n’est parce que les Coptes chantent d’une manière que nous avons du mal à apprécier qu’il faut parler de division. C’est la diversité. La diversité est une richesse pour l’Église. Le mystère du christ est tellement riche qu’aucune langue, aucune civilisation ne peut prétendre l’exprimer, la saisir pleinement, et encore moins l’exprimer pleinement. Mais chaque culture approche un mystère à sa manière. […]. Donc quand vous amenez des groupes ici, il me semble qu’il est très important d’éveiller d’abord leur attention à la richesse de cette diversité, qui est une preuve que l’Évangile a été capable de pénétrer des civilisations très anciennes et de s’exprimer de manière différente dans ces différentes traditions. Il faut sensibiliser les pèlerins à cette diversité et cette richesse avant de parler de la division. La division existe, mais elle vient après. » De riches questions et de non moins riches réponses continuèrent l’intervention du père Bouwen.

Des fruits à venir

C’est une table ronde qui conclut le congrès avec cette question : « Aujourd’hui faire un pèlerinage autrement » beaucoup de pistes, tout au long de la semaine, avaient déjà été lancées.
Nombreuses sont celles qui méritent d’être approfondies, mises en œuvre et modélisées pour servir aux membres de l association.
Le nombre de visiteurs en Terre Sainte va aller en augmentant. Sauf aléas politiques, c’est inéluctable. Il n’en est que plus important de se préparer à venir et une fois sur place, il s’agit d’être en mesure de vivre un pèlerinage qui atteigne sont objet : voir et toucher ce que les yeux du Christ ont vu et touché, le laisser nous adresser La Parole et nous inviter à faire corps avec l’Église, celle de Terre Sainte rencontrée ici, celle au cœur de laquelle il nous demande d’être témoins de son amour. ♦

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